De l'obéissance aux autorités
On devine quel merveilleux instrument constitue cette idéologie [se rapportant au rôle du monarque divin de la Rome impériale] pour réaliser l’intériorisation des contraintes.
L’obéissance à des pouvoirs rationnellement perçus comme faisant partie de l’ordre des choses, acquiert une dimension philosophique jusque dans l’âme de celui qui obéit. En déférant aux ukazes des autorités, on est censé s’améliorer soi-même. La politique la plus terre à terre trouve, grâce à la philosophia, un supplément d’âme qui n’est pas à négliger, puisqu’ainsi s’instaure la communion sans confusion de celui qui commande et de celui qui obtempère.
Obéir sans hésitation ni murmure à celui qui tient le manche, c’est s’intégrer soi-même à l’ordre divin des choses, et donc acquérir en son âme et conscience quelque chose comme une plus-value. On fait, en quelque sorte, le bon choix. L’obéissance aux autorités mises en place par les Cieux vous promeut - et le plus remarquable en tout cela, c’est encore que les autorités ne sont pas les seules à le prétendre.
Peut-on parler de viol des consciences, dès lors qu’elles sont consentantes ? Qu’elles y prennent même du plaisir ? Dans cette affaire, il faut bien dire que tout le monde y a mis du sien.
Dernière observation : cette machinerie idéologique n’est pourtant pas une machination - ou alors très peu. En fait, elle fonctionne - presque toute seule.
Nous autres modernes sommes très suspicieux, et voyons partout des manigances. Mais la réalité est sans doute plus simple. On aurait tort d’imputer aux Césars plus de calculs, mus de “machiavélisme” avant la lettre, qu’ils n’en ont déployé en fait. Avaient-ils seulement besoin de mettre en oeuvre tant d’habileté ?
Ce qui est sûr, c’est qu’au cours des siècles dont nous allons inventorier le contenu, il y aura toujours des philosophes là où il faudra, et qui enseigneront ce qu’il faudra comme il faudra : il arrive parfois que la meilleure propagande sorte des coeurs purs, ou presque purs.
Un texte du XVIIIe siècle dit cela à la perfection. “Un despote imbécile peut contraindre des esclaves avec des chaîne de fer ; mais un vrai politique les lie plus fortement par la chaîne de leurs propres idées ; c’est au plan fixe de la raison qu’il en attache le premier bout, lien d’autant plus fort que nous en ignorons la texture et que nous croyons notre ouvrage ; le désespoir et le temps rongent les liens de fer et d’acier, mais ils ne peuvent rien contre l’union habituelle des idées, ils ne font que les resserrer davantage, et sur les molles fibres du cerveau est fondée la base inébranlable des plus fermes empires.” (J. Servan de Gerbey, Discours sur l’administration de la justice criminelle, 1767.)
Quelque chose me dit qu’il y a toujours à réfléchir là-dessus.
Bibliographie : Histoire de la pensée, Lucien Jerphagnon, Editions Hachette, Collection Pluriel.
L’obéissance à des pouvoirs rationnellement perçus comme faisant partie de l’ordre des choses, acquiert une dimension philosophique jusque dans l’âme de celui qui obéit. En déférant aux ukazes des autorités, on est censé s’améliorer soi-même. La politique la plus terre à terre trouve, grâce à la philosophia, un supplément d’âme qui n’est pas à négliger, puisqu’ainsi s’instaure la communion sans confusion de celui qui commande et de celui qui obtempère.
Obéir sans hésitation ni murmure à celui qui tient le manche, c’est s’intégrer soi-même à l’ordre divin des choses, et donc acquérir en son âme et conscience quelque chose comme une plus-value. On fait, en quelque sorte, le bon choix. L’obéissance aux autorités mises en place par les Cieux vous promeut - et le plus remarquable en tout cela, c’est encore que les autorités ne sont pas les seules à le prétendre.
Peut-on parler de viol des consciences, dès lors qu’elles sont consentantes ? Qu’elles y prennent même du plaisir ? Dans cette affaire, il faut bien dire que tout le monde y a mis du sien.
Dernière observation : cette machinerie idéologique n’est pourtant pas une machination - ou alors très peu. En fait, elle fonctionne - presque toute seule.
Nous autres modernes sommes très suspicieux, et voyons partout des manigances. Mais la réalité est sans doute plus simple. On aurait tort d’imputer aux Césars plus de calculs, mus de “machiavélisme” avant la lettre, qu’ils n’en ont déployé en fait. Avaient-ils seulement besoin de mettre en oeuvre tant d’habileté ?
Ce qui est sûr, c’est qu’au cours des siècles dont nous allons inventorier le contenu, il y aura toujours des philosophes là où il faudra, et qui enseigneront ce qu’il faudra comme il faudra : il arrive parfois que la meilleure propagande sorte des coeurs purs, ou presque purs.
Un texte du XVIIIe siècle dit cela à la perfection. “Un despote imbécile peut contraindre des esclaves avec des chaîne de fer ; mais un vrai politique les lie plus fortement par la chaîne de leurs propres idées ; c’est au plan fixe de la raison qu’il en attache le premier bout, lien d’autant plus fort que nous en ignorons la texture et que nous croyons notre ouvrage ; le désespoir et le temps rongent les liens de fer et d’acier, mais ils ne peuvent rien contre l’union habituelle des idées, ils ne font que les resserrer davantage, et sur les molles fibres du cerveau est fondée la base inébranlable des plus fermes empires.” (J. Servan de Gerbey, Discours sur l’administration de la justice criminelle, 1767.)
Quelque chose me dit qu’il y a toujours à réfléchir là-dessus.
Bibliographie : Histoire de la pensée, Lucien Jerphagnon, Editions Hachette, Collection Pluriel.
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