L'argent sans foi ni loi
Comment résumer l’avènement de l’argent fou ?
Monique Pinçon-Charlot : L’argent est, comme nous l’avons déjà dit, un équivalent universel qui permet aux hommes d’échanger des biens, ce qui crée du lien social. Il est nécessaire à la vie en société. Mais le fonctionnement de l’argent relève aussi de la politique et donc des rapports de classe. Dans la phase néolibérale du système capitaliste, l’argent est devenu une arme décisive de la classe dominante pour détruire les protections sociales et les services publics.
Les déficits publics et les dettes des états sont en grande partie liés à la spéculation financière.
Les investisseurs, en réalité des prédateurs, captent la richesse produite par la médiation des profits réalisés sur les marchés financiers, agrémentés des bonus de la fraude fiscale et du suprême bien-être des paradis fiscaux.
L’enrichissement virtuel se matérialise en puisant dans l’économie réelle.
Gagner un million au loto boursier permet l’achat d’un million de biens et services. Sans avoir créé le moindre centime de “vraie” richesse. Le prélèvement sur les fruits du “vrai” travail doit être financé par l’appauvrissement des “vrais” travailleurs. Il faut donc baisser le “coût” du travail, de ce qui est au principe de toute richesse, et réduire les déficits publics, c’est-à-dire rogner jusqu’à l’os la chair des services et des équipements qui permettaient une certaine redistribution de la richesse en faveur de ceux qui la produisent.
Jouer l’argent sur les tables de jeu de la finance permet aux parieurs de faire bombance sur le dos des classes dominées.
Michel Pinçon : Le coût du travail des salariés européens doit être, au nom de la compétitivité, ramené au niveau de celui des peuples les plus pauvres, tandis que la gourmandise des actionnaires ne doit pas connaître de limites. Chez Michelin, par exemple, la masse des dividendes versés aux actionnaires entre 1992 et 2011 a augmenté de 12,8%. Durant la même période, la masse salariale n’a été revalorisée que de 1,2%.
De tels écarts sont à terme susceptibles de menacer les fondements mêmes des démocraties européennes.
Monique : L’argent est incontestablement lié à la droite. Au premier tour des élections présidentielles du 22 avril 2012, à Neuilly-sur-Seine, dans les Hauts-de-Seine, Nicolas Sarkozy a recueilli 72,64% des suffrages exprimés. Or cette ville compte 7571 foyers assujettis à l’ISF, l’impôt de solidarité sur la fortune, dont le patrimoine moyen imposable est 3 392 660 euros. Ces chiffres records placent Neuilly très nettement au premier rang des villes de plus de 20000 habitants ayant plus de 50 redevables assujettis à l’ISF.
On pourrait multiplier les exemples : les espaces qui concentrent la richesse sont aussi ceux qui votent le plus massivement à droite, dans l’espoir que leurs privilèges soient ainsi éternels.
Face à cet argent fou, quel rôle la sociologie peut-elle jouer ?
Monique : Il est important d’insister sur les apports de la sociologie dans l’approche de l’argent. Cette discipline permet de ne pas réifer l’argent et d’éviter d’en faire un acteur autonome de la vie sociale. L’argent est un produit et un instrument de rapports sociaux. Les dérives actuelles de la finance, des marchés, de l’économie, sont à comprendre par les rapports de domination et non l’inverse. Les faits sociaux sont le produit des hommes en société. Le discours récurrent sur les problèmes économiques actuels met en cause les marchés, la spéculation, l’état dilapidateur. La sociologie présente l’avantage de mettre au premier plan des agents sociaux : les spéculateurs et les liaisons dangereuses entre financiers et hommes politiques.
Le discours économique dominant utilise un vocabulaire technique qui escamote la responsabilité de chacun, et en particulier de ceux qui détiennent le pouvoir.
La sociologie met au contraire en lumière les responsabilités des agents.
L’argent est une création humaine, l’analyse de ses avatars suppose la prise en compte de rapports sociaux qui déterminent son fonctionnement et la partage de ses fruits.
Bibliographie : L’argent sans foi ni loi, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Editions textuel.
Monique Pinçon-Charlot : L’argent est, comme nous l’avons déjà dit, un équivalent universel qui permet aux hommes d’échanger des biens, ce qui crée du lien social. Il est nécessaire à la vie en société. Mais le fonctionnement de l’argent relève aussi de la politique et donc des rapports de classe. Dans la phase néolibérale du système capitaliste, l’argent est devenu une arme décisive de la classe dominante pour détruire les protections sociales et les services publics.
Les déficits publics et les dettes des états sont en grande partie liés à la spéculation financière.
Les investisseurs, en réalité des prédateurs, captent la richesse produite par la médiation des profits réalisés sur les marchés financiers, agrémentés des bonus de la fraude fiscale et du suprême bien-être des paradis fiscaux.
L’enrichissement virtuel se matérialise en puisant dans l’économie réelle.
Gagner un million au loto boursier permet l’achat d’un million de biens et services. Sans avoir créé le moindre centime de “vraie” richesse. Le prélèvement sur les fruits du “vrai” travail doit être financé par l’appauvrissement des “vrais” travailleurs. Il faut donc baisser le “coût” du travail, de ce qui est au principe de toute richesse, et réduire les déficits publics, c’est-à-dire rogner jusqu’à l’os la chair des services et des équipements qui permettaient une certaine redistribution de la richesse en faveur de ceux qui la produisent.
Jouer l’argent sur les tables de jeu de la finance permet aux parieurs de faire bombance sur le dos des classes dominées.
Michel Pinçon : Le coût du travail des salariés européens doit être, au nom de la compétitivité, ramené au niveau de celui des peuples les plus pauvres, tandis que la gourmandise des actionnaires ne doit pas connaître de limites. Chez Michelin, par exemple, la masse des dividendes versés aux actionnaires entre 1992 et 2011 a augmenté de 12,8%. Durant la même période, la masse salariale n’a été revalorisée que de 1,2%.
De tels écarts sont à terme susceptibles de menacer les fondements mêmes des démocraties européennes.
Monique : L’argent est incontestablement lié à la droite. Au premier tour des élections présidentielles du 22 avril 2012, à Neuilly-sur-Seine, dans les Hauts-de-Seine, Nicolas Sarkozy a recueilli 72,64% des suffrages exprimés. Or cette ville compte 7571 foyers assujettis à l’ISF, l’impôt de solidarité sur la fortune, dont le patrimoine moyen imposable est 3 392 660 euros. Ces chiffres records placent Neuilly très nettement au premier rang des villes de plus de 20000 habitants ayant plus de 50 redevables assujettis à l’ISF.
On pourrait multiplier les exemples : les espaces qui concentrent la richesse sont aussi ceux qui votent le plus massivement à droite, dans l’espoir que leurs privilèges soient ainsi éternels.
Face à cet argent fou, quel rôle la sociologie peut-elle jouer ?
Monique : Il est important d’insister sur les apports de la sociologie dans l’approche de l’argent. Cette discipline permet de ne pas réifer l’argent et d’éviter d’en faire un acteur autonome de la vie sociale. L’argent est un produit et un instrument de rapports sociaux. Les dérives actuelles de la finance, des marchés, de l’économie, sont à comprendre par les rapports de domination et non l’inverse. Les faits sociaux sont le produit des hommes en société. Le discours récurrent sur les problèmes économiques actuels met en cause les marchés, la spéculation, l’état dilapidateur. La sociologie présente l’avantage de mettre au premier plan des agents sociaux : les spéculateurs et les liaisons dangereuses entre financiers et hommes politiques.
Le discours économique dominant utilise un vocabulaire technique qui escamote la responsabilité de chacun, et en particulier de ceux qui détiennent le pouvoir.
La sociologie met au contraire en lumière les responsabilités des agents.
L’argent est une création humaine, l’analyse de ses avatars suppose la prise en compte de rapports sociaux qui déterminent son fonctionnement et la partage de ses fruits.
Bibliographie : L’argent sans foi ni loi, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Editions textuel.
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