Jean-Michel Béquié, Charles
Ce
sont des chevaux dans le désert, des oiseaux dans les sous-bois, les
feuilles des fougères dans le vent. Des bruits épars, des voix qui
s'élèvent, des fleurs qui se fanent. Les souvenirs s'estompent et
les couleurs s'effacent, dans les cadres de bois verni le gris se
mêle au rose comme si du cœur même de ce qui fut naissait le
tropisme de l'oubli. Bientôt tout aura disparu et les images que je
suis le seul à voir encore, les voix que je suis le dernier à
entendre, seront oubliées, dispersées, emportées comme les cendres
que l'on lance au vent, du pont d'un bateau, sous le chêne du
jardin. Je ne suis que l'avant-garde de la colonne, le premier
peut-être, à entrevoir le but, les autres suivent, dans la
poussière de la marche. Dans chaque entreprise existe l'irréalisable
volonté de refuser la mort. Pourtant nous apparaissons tous comme un
gigantesque troupeau, braillant et vociférant, tirant à hue et à
dia, mais cheminant vers le même objectif. Cette espérance vouée à
l'échec habite chaque instant depuis la naissance et corrompt tout
rêve de quiétude. La seule vue d'enfants suffirait parfois à
m'émouvoir aux larmes, témoins qu'ils sont, à mes yeux, de la plus
profonde innocence et du plus parfait désarroi. Peut-être est-ce dû
au fait que mes fenêtres surplombent la cour d'une école maternelle
et que, de plus en plus impotent, je reste souvent de longues heures
à observer les écoliers, peut-être est-ce dû au fait que mes
propres enfants ont perdu depuis longtemps cette ingénuité. Ils
sont armés pour la vie, jusqu'aux dents, et je cherche en vain les
traces de notre amour ancien.
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